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Survol historique des droits linguistiques au Nouveau-Brunswick (Partie 3)

Dernière mise à jour : 28 août 2020


*** Pour lire les parties 1, "Les années Robichaud : la naissance des droits linguistiques au Nouveau-Brunswick" et 2, "Richard Hatfield : Les années 70 et la reconnaissance des droits collectifs", de cette série cliquez ici et ici.


Les années 80 : espoir et déception[1] !

[1] Autre que celle-ci, vous ne trouverez aucune note de bas de page dans ce texte. Si vous voulez des références vous pouvez me les demander et je me ferai un plaisir de vous les donner ou vous pouvez aller les vérifier dans mes deux livres, Le discours confisqué ou Les droits linguistiques au Nouveau-Brunswick.


La décennie 80 débute du bon pied pour la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick. Comme nous l’avons vu dans le texte précédent, le gouvernement Hatfield avait adopté, en 1981, la Loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles. Or, cette loi ne sera pas le seul moment de réjouissance pour la communauté acadienne.

Le 1 juillet 1982, après des négociations parfois houleuses et dont le Québec se sentira exclu, le Canada rapatrie de Londres sa constitution en y ajoutant une Charte des droits et libertés qui précise les valeurs jugées fondamentales pour l'identité canadienne. La communauté acadienne du Nouveau-Brunswick sortira gagnante de cette modification constitutionnelle en voyant inscrit dans la Charte des garanties linguistiques applicables à la province. Pour la première fois depuis 1867, le français et l'anglais étaient constitutionnellement reconnus comme langue officielle au Nouveau-Brunswick.

En effet, le paragraphe 16 (2) de la Charte fait du français et de l'anglais les langues officielles du Nouveau-Brunswick. Ce paragraphe précise également que ces deux langues ont un statut et des droits et privilèges égaux quant à leur usage dans les institutions de la législature et du gouvernement du Nouveau-Brunswick. Le paragraphe 17(2) reconnaît que chacun a le droit d'employer le français ou l'anglais dans les débats et travaux de la législature de la province. Le paragraphe 18(2) déclare que les lois de la législature du Nouveau-Brunswick sont imprimées et publiées en français et en anglais et que les deux versions ont également force de loi. Le paragraphe 19(2) reconnaît le droit du public d'employer le français ou l'anglais dans toutes les affaires dont sont saisis les tribunaux. Finalement, le paragraphe 20(2) prévoit que le public a le droit à l'emploi du français et de l'anglais pour communiquer avec tout bureau des institutions de la législature ou du gouvernement du Nouveau-Brunswick ou pour en recevoir des services.

Une autre disposition linguistique très importante de la Charte se trouve à l'article 23. Cette disposition garantit, dans toutes les provinces et tous les territoires canadiens, le droit pour les minorités de langue officielle à une éducation dans leur langue ainsi que le droit de gérer et contrôler les écoles offrant cette éducation. Comme nous l'avons vu dans le texte précédent, ce droit existait au Nouveau-Brunswick avant l’adoption de cette disposition constitutionnelle ; le gouvernement Hatfield a reconnu, dans les années 70, la dualité en éducation. L'article 23 vient donc, au Nouveau-Brunswick, constitutionnaliser ce qui existait déjà.

Le premier ministre Hatfield en aura surpris plusieurs, dont moi-même, par sa décision d'inscrire ces garanties linguistiques dans la constitution canadienne. En effet, je me suis posé la question à plusieurs reprises pourquoi le gouvernement provincial avait donné son accord à ces nouveaux engagements constitutionnels. L'inclusion de droits linguistiques dans la constitution ne faisait pas partie à l'époque des revendications de la communauté acadienne et elle ne semblait pas faire partie d'un plan politique calculé. Au début des années quatre-vingt, le groupe d'étude Bastarache-Poirier, dont je vais parler plus loin, s'était vu confier le mandat d'effectuer une analyse complète de la Loi sur les langues officielles sans qu'on mentionne la possibilité de constitutionnaliser certaines parties de cette loi.

Certains ont voulu expliquer cette décision du gouvernement néo-brunswickois en l'associant à une manœuvre du fédéral visant à forcer la main à l’Ontario pour qu'il se proclame également officiellement bilingue. Peut-être ont-ils raison, mais, personnellement, je ne souscris pas à cette hypothèse. Je ne vois pas pourquoi l'Ontario se serait soudainement senti obligé de se « bilinguiser » parce que le Nouveau-Brunswick optait pour la voie des garanties linguistiques constitutionnelles.

À mon avis l'explication réside ailleurs. Depuis les résultats du référendum québécois, qui avait rejeté l'option de la souveraineté, Hatfield ressentait le besoin de démontrer aux Québec la volonté, sinon du Canada anglais, du moins du Nouveau-Brunswick, de transformer la fédération canadienne. Je crois qu’il a vu dans sa décision de constitutionnaliser les droits linguistiques une façon de déclarer haut et fort que la minorité de langue française du Nouveau-Brunswick a des droits qui protègent sa langue.

Or, quelles que soient les raisons qui expliquent la constitutionnalisation de ces droits, il n'en demeure que ce fut une victoire importante pour la communauté acadienne. Finalement, elle pouvait compter sur des droits inscrits dans le document le plus important du pays, la constitution, et s’attendre à ce que l'égalité entre les deux communautés de langues officielles puisse devenir une réalité. Malheureusement, près de quarante ans après l'adoption de ces droits constitutionnels, cet objectif ne s'est pas encore matérialisé.

Lors des élections du 12 octobre 1982, les conservateurs de Richard Hatfield raflent 38 des 58 sièges à l'Assemblée législative (Conservateurs 39, Libéraux 18 et NPD 1) et obtiennent un quatrième mandat. Ce qui est encore plus significatif, le parti Conservateur remporte les élections dans la plupart des circonscriptions majoritairement acadiennes!

Comment expliquer le tour de force des Conservateurs dans les régions acadiennes? Pour répondre à cette question, il faut revenir aux progrès réalisés en matière linguistique sous Hatlfield. La dualité en matière scolaire et l'engagement d’étendre celle-ci aux collèges communautaires, la proclamation des derniers articles de la Loi sur les langues officielles de 1969, la création de l'École de droit de l'Université de Moncton, l'inscription dans la Charte de certaines garanties linguistiques et, finalement, l'adoption de la Loi reconnaissant l'égalité des deux communautés linguistiques officielles du Nouveau-Brunswick sont autant de plumes que le parti Conservateur peut mettre à son chapeau et qui lui permettent de proclamer haut et fort qu’il a entendu et qu’il a écouté la communauté acadienne.

Pourtant le parti Conservateur forme à l'époque un groupe pour le moins hétéroclite et singulier. Il rassemble sous une même bannière des nationalistes acadiens qui parle d'autonomie et de dualité ainsi que des « Orangistes » qui ont peu d'affection pour les droits linguistiques et qui détestent le concept de la dualité. Ce qui unit ce groupe disparate, c'est la poigne de fer de Richard Hatfield.

Il ne faut pas non plus négliger le rôle que jouera dans cette stratégie électorale le « Grand ralliement 82 » tenue à Shippagan. L'idée officielle était de réunir des leaders acadiens afin de leur offrir l'occasion d'exposer publiquement ce qu'ils et elles réclament pour l'avenir. La raison officieuse permettre au parti Conservateur de se rapprocher des préoccupations de la communauté acadienne. Les participants et participantes partent de l’événement avec la conviction que le parti Conservateur est la solution. Ils déchanteront rapidement en découvrant, à la suite des élections, que les beaux discours prononcés à Shippagan n'étaient rien d'autre que des ballons vides.

Ayant atteint leur objectif de remporter la victoire aux élections, les Conservateurs de Richard Hatfield, épuisés et en manque d'imagination après douze années de pouvoir, doivent maintenant trouver le moyen de gouverner la province pour un autre mandat. Cette victoire a plutôt l'apparence d'une défaite et laisse déjà présager le désastre de 1987. Que va-t-il advenir des belles paroles prononcées au « Grand ralliement » de Shippagan? Le gouvernement va-t-il annoncer de nouvelles mesures devant mener la province sur la route de l'égalité linguistique? Il est de plus en plus évident que le gouvernement n'a pas la volonté ou l'énergie nécessaire pour mener à terme les réformes promises.

Jean-Maurice Simard réussit néanmoins à persuader le premier ministre que le moment est venu de réviser la Loi sur les langues officielles afin de l’harmoniser à la nouvelle réalité du Nouveau-Brunswick. Le processus de révision est enclenché lorsque le premier ministre Hatflied commande une analyse complète de la Loi sur les langues officielles. Il confie cette tâche à un anglophone de l'Ontario, Robert Kerr, de la faculté de droit de l'université de Windsor, et à trois Acadiens, Bernard Poirier et Martin Thériault, de la Direction des langues officielles, et Michel Bastarache, alors doyen de l'École de droit de l'Université de Moncton. C'est d'ailleurs ce dernier qui assumera la coordination des travaux et qui sera le chef de file du groupe d'étude.

Le mandat du groupe est d'étudier et d'évaluer l'incidence du bilinguisme dans tous les domaines d'activité, qu'il s'agisse des services gouvernementaux, des organismes parapublics, des municipalités, des associations professionnelles ou encore du secteur privé. De plus, le groupe s'est vu confier la responsabilité de proposer une révision de la Loi sur les langues officielles et de présenter un plan d'action qui servirait de plan directeur dans la mise en œuvre des principes fondamentaux d'un aménagement linguistique de la province.

Le 7 mai 1982, le groupe de travail présente au gouvernement un volumineux rapport qui recommande notamment un remaniement radical de la politique linguistique de la province. La nouvelle direction proposée cherche à atteindre quatre objectifs :

(1) assurer à tous les citoyens des services de qualité égale dans les deux langues officielles. Cette égalité de statut entraîne la suppression des délais et la mise en place d'un système qui pour les francophones reflète leur valeur;

(2) assurer à tous les citoyens une accessibilité raisonnable à une carrière dans la fonction publique et la possibilité d'y travailler dans la langue officielle de leur choix;

(3) assurer une participation équitable des deux communautés linguistiques dans la fonction publique; et,

(4) reconnaître l'identité régionale des communautés linguistiques et favoriser le développement des deux communautés linguistiques officielles.

Pour réaliser ces objectifs, le groupe d'étude suggère que l'on reconnaisse le besoin d'une certaine forme de dualité et de régionalisation. Selon lui, la dualité protège l'unilinguisme chez un grand nombre de fonctionnaires puisque le bilinguisme ne sera essentiel que pour un nombre restreint de personnes. La dualité accorde la primauté à la langue de travail du fonctionnaire et à la prestation sans intermédiaire des services au public dans l'une ou l'autre des langues officielles. En préconisant cette approche, les auteurs excluent des solutions adoptées ailleurs, notamment, l'établissement de régions administratives unilingues comme cela est le cas en Belgique.

Contrairement à ce que certaines personnes laissent entendre, la dualité n'implique pas un dédoublement intégral de l'appareil administratif provincial ni la désignation de deux sous-ministres dans chaque ministère. Elle prévoit plutôt la création dans chaque organisme gouvernemental d'une unité francophone et d'une unité anglophone ou la langue de travail serait respectivement le français et l'anglais, les services de coordination et d'appui technique devant être bilingue. Il s'agit donc davantage d'un réaménagement administratif que d'un dédoublement politique comme certains le laissent entendre. L'autonomie n'est plus territoriale, elle est administrative.

Le rapport présente la régionalisation administrative en tant que pierre angulaire de sa nouvelle politique linguistique. Bien que les auteurs ne retiennent pas l'idée d'une dualité territoriale, ils font valoir que l'on doit reconnaître l'identité régionale si l'on veut protéger l’homogénéité linguistique des régions francophones du Nouveau-Brunswick.

Le groupe d'étude a également commandé un certain nombre d'analyses dont une enquête sur les attitudes des deux communautés linguistiques à l'égard du bilinguisme. Michel Bastarache affirmera dans son plus récent livre que cette commande a peut-être été une erreur. Avec tout le respect que je dois à mon ami, je me permets d’être en désaccord. Cette étude en est arrivée à certaines conclusions que je considère comme encore très pertinentes aujourd'hui. Il est parfois difficile d’entendre la vérité, mais il faut quand même qu’elle soit dite et pour cela j’en remercie les auteurs du rapport Bastarache-Poirier.

L’enquête révèle, entre autres, que les anglophones de la province sont peu intéressés par le bilinguisme, à moins que ce soit pour obtenir un emploi. Ils n'ont pas l'air de comprendre pourquoi les francophones devraient être traités différemment de toute autre minorité. Ils estiment que leur langue est celle des affaires, celle qui convient le mieux à la nouvelle technologie et celle qui est appelée à se développer dans les années à venir. Ils ne jugent pas nécessaire d'apprendre le français puisque la plupart des francophones sont bilingues.

L'incompréhension entre les deux communautés est encore plus évidente lorsque vient le temps de discuter du degré de bilinguisme individuel qu'il faut pour respecter le caractère bilingue de la province. Une portion importante de la population anglophone voit dans cet objectif une tentative de « reconquérir le pays » de la part des Acadiens et des Acadiennes. D'autres anglophones demandent à la communauté acadienne d'être patiente, affirmant qu'avec les classes d'immersion on réussira à rendre les nouvelles générations bilingues. Je me dois toutefois de rappeler que plus de quarante ans après cette étude, le bilinguisme n’a pas beaucoup progressé chez la communauté anglophone..

En revanche, la population acadienne n'a aucunement pour objectif de rendre les anglophones bilingues. Elle cherche plutôt à conserver sa langue et sa culture, et à avoir le droit de vivre publiquement en français. Qu'il soit indispensable de parler anglais en Amérique du Nord ne semble pas choquer la majorité des Acadiens et des Acadiennes. Or, il y a une grande différence entre parler une langue et être obligé d'adopter la mentalité culturelle de ses usagers pour réussir. En fait, ce qu'attendent les Acadiens et les Acadiennes sur le plan linguistique, c'est simplement d'avoir n'ont pas le privilège, mais le droit de recevoir les services de leur gouvernement et de ses institutions dans leur langue officielle sur un pied d’égalité avec la majorité.

Comme le démontre cette enquête, les attitudes des communautés linguistiques l'une vis-à-vis de l'autre sont nettement différentes. Concevoir dans cette conjecture une politique linguistique n'est pas chose facile. Le groupe d'étude Bastarache-Poirier répondra vaillamment à la tâche qui lui a été confiée et ne se laissera guider que par un seul principe : garantir une progression vers l'égalité linguistique.

C'est un programme audacieux et novateur que soumet le rapport Bastarache-Poirier. Le groupe d'étude formule quatre-vingt-seize (96) recommandations qui favorisent l'avènement de l'égalité linguistique. Pratiquement toutes les sphères d'activité sont touchées : les associations professionnelles en passant par les secteurs privé et public, sans oublier l'éducation, la justice, les municipalités et la santé. Il propose également l'adoption d'une Loi relative aux droits linguistiques qui remplacerait la Loi sur les langues officielles et la création d'un bureau des langues officielles qui aurait pour rôle d'assurer la mise en œuvre des politiques linguistiques.

La communauté anglophone réagit mal à ce rapport, le rejetant sans réserve. Elle condamne en particulier le concept de la dualité. Le principe de la représentation équitable lui paraît aussi inacceptable, car, à ses yeux, il priverait les anglophones d'emploi qui devrait leur revenir. Rien ne semble la réjouir dans ce rapport.

La communauté acadienne pour sa part est satisfaite du travail accompli. Les recommandations répondent à ses attentes. La régionalisation et la dualité font déjà paries de ces revendications. La dualité surtout est considérée comme essentielle. D’ailleurs, elle existe déjà dans l'organisation sociale de la communauté acadienne. Certes ce fut un combat de longue haleine pour l’implanté au sein du ministère de l'Éducation, mais elle fut également le cri de ralliement dans plusieurs autres revendications de la communauté acadienne.

Si la communauté acadienne semble accepter comme allant de soi le principe de la dualité, cela ne semble pas aussi évident pour la classe politique qui paraît embarrassée par les conclusions du groupe d'étude.

Hatfield déclare lors du dépôt du rapport à l'Assemblée législative le 7 mai1982 :

"Même si le gouvernement reconnaît qu'il faut analyser sérieusement et de très près le système actuel et admet que les objectifs sont justes et raisonnables, nous ne pouvons accepter le double emploi ou des structures parallèles pour les ministères et organismes du gouvernement."

En conférence de presse le 4 janvier 1985, il affirmera à nouveau :

"Depuis juin 1980, j'ai fait deux déclarations clés sur cette question [la dualité] au nom du gouvernement. La première a été faite en Chambre le 7 mai 1982 au moment où j'ai déposé le rapport du groupe d'étude intitulée Vers l'égalité des langues officielles du Nouveau-Brunswick.

À ce moment-là, j'ai rejeté vivement le concept de dualité, du dédoublement ou de structures parallèles."

Mais que faire du rapport Bastarache-Poirier? La seule décision raisonnable aurait été de préparer un livre blanc et de le soumettre à l'examen d'un comité de l'Assemblée législative. C'est d'ailleurs ce que proposait les auteurs du rapport. Finalement, au lieu d'adopter cette recommandation, le premier ministre annoncera le 23 mars 1984 son intention de tenir des audiences publiques relativement aux rapports Bastarache-Poirier.

Hatfield annonce donc la création d'un comité de sept membres qui a pour mandat d'aller chercher la réaction du public au sujet du rapport Bastarache-Poirier. Le comité est initialement coprésidé par Irène Guérette-Smith et Horace Hanson, mais le 30 novembre 1984, Hanson remet sa démission en accusant le Bureau provincial des langues officielles de s'ingérer dans les affaires de ce comité. Les travaux du comité partent donc sur un mauvais pied.

M. Hanson sera remplacé à la coprésidence par Lloyd B. Smith. Les autres membres du comité sont George Cyr, Euclide Daigle, Forbes Elliott, Nancy Juneau, Marguerite Larlee et Duncan McGeaghy. Afin d'exécuter son mandat, le comité tient près de 150 heures d'audience publique à divers endroits de la province. Pendant ses audiences le comité recevra 512 mémoires donc 308 lui seront présentés directement.

Je ne vivrais pas en direct les travaux de ce comité, car durant cette période j’étais étudiant à la maîtrise en droit à la Cambridge University et comme à l’époque il n’existait pas d’internet, je ne pouvais pas suivre les débats de ces audiences comme on le ferait aujourd’hui. Pour me tenir informé, mon père me faisait parvenir régulièrement des découpures de journaux et ce que je pouvais lire sur celles-ci n’était pas très encourageant.

Malheureusement lors de ces audiences publiques certains anglophones démontrent un comportement très hostile et une haine qu’on ne cache pas envers les Acadiens et les francophones. À Miramichi, des individus bombardent d’œufs les membres du comité. Des participants accusent Euclide Daigle d'avoir monté avec la France une conspiration contre le Canada lors de la visite des « quatre acadiens » à Paris, en 1968! À Moncton, la séance d'information dégénère en séance d'injures et de bousculades.

La communauté acadienne humiliée et offensée découvre les deux visages de la communauté anglophone. Celui cordial du voisin, du collègue de travail, de l'ami d'enfance et celui de haine d'une importante partie de la foule réunie lors de ces audiences. Quelque sept années plus tard, cette opposition aux francophones se traduira par un soutien important au Confédération of Region Party, le CoR, dont le People Alliance of New Brunswick est aujourd’hui l’héritier naturel.

C’est également lors de l’une de ces audiences publiques que le premier ministre Blaine Higgs soumettra un mémoire intitulé « Canadian or French, what are we going to be? »[2] Il dénonce dans ce mémoire ce qu’il considère comme les « fantaisies irréalistes des droits linguistiques » et réclame le démantèlement du bilinguisme au nom de « l’unité nationale » :

« Nous avons quelque 80 cultures différentes dans ce beau pays. Imaginez le chaos si chacune d’entre elles demandait des services dans sa langue maternelle. »

Dans son mémoire, il attribue une partie des problèmes économiques du nord de la province à la langue et vante les États-Unis pour leur capacité à s’unir sous « un drapeau, un gouvernement et une langue » ! En 1989, Higgs se présentera à la chefferie du CoR, ce parti politique farouchement anti-bilinguisme et anti-égalité linguistique.

Higgs affirmera en 2018 que son opinion concernant les langues officielles a évolué depuis cette époque. Bien que je sois disposé à lui reconnaître une certaine « évolution », je ne suis pas encore prêt à accepter, dans son cas, une conversion comme celle de Paul sur la route de Damas. Certaines de ses positions récentes montrent encore une très grande incompréhension de la raison d’être des droits linguistiques.

Pour en revenir aux travaux du comité Guérette-Smith, rappelons que son rapport sera déposé le 19 juin 1986. Dans ce rapport, le comité énonce quatre principes devant orienter l’élaboration et l’application d’une politique linguistique au Nouveau-Brunswick:

1) Tout citoyen a le droit de recevoir des services gouvernementaux de qualité égale dans la langue de son choix.

2) L’égalité juridique des deux langues officielles, la prestation des services gouvernementaux dans les deux langues officielles et la présence de fonctionnaires anglophones et francophones dans la fonction publique impliquent logiquement que le français et l’anglais sont les langues de travail dans les institutions de la législature et du gouvernement du Nouveau-Brunswick. Pour atteindre cet objectif, le comité propose l’organisation d’unités de travail linguistiques homogènes.

3) Les deux communautés linguistiques doivent être représentées équitablement aux différents paliers de la fonction publique.

4) Le gouvernement doit créer des régions administratives sur une base linguistique afin de favoriser une plus grande participation des différents intervenants socioéconomiques de chacune des régions dans la planification, l’adoption et la gestion des programmes et politiques propres à chaque milieu.

Encore une fois, la communauté francophone réagit favorablement aux conclusions de ce rapport, alors que la communauté anglophone les rejette globalement. Sur le plan politique, le rapport sera rejeté par les Conservateurs et les Libéraux. En présentant le rapport à l’Assemblée législative, Hatfield rejette toutes les recommandations. Le parti Libéral se donne quelques semaines de réflexion et le 7 août, 1986, Frank McKenna, le nouveau chef du parti, annonce la position des Libéraux qui,… finalement, est identique à celle des Conservateurs.

Michel Bastarache résumera ainsi la réponse de la classe politique:

"La réponse du premier ministre […] [aux rapports Bastarache-Poirrier et Guérette-Smith] ne leur fait pas justice; elle signale la fin d’un régime. La réaction du Parti libéral est tout aussi décevante, mais elle ne surprend guère. Libéraux et Conservateurs adoptent des déclarations de principe et refusent d’envisager tout mécanisme de mise en œuvre qui présente un caractère coercitif. Ce n’est pas qu’on ignore les conséquences de l’inaction gouvernementale, bien qu’il soit permis de douter du fait que messieurs Hatfield et McKenna aient véritablement lu l’un ou l’autre des rapports, à en juger par certaines de leurs déclarations. C’est qu’on accepte le statu quo, qu’on juge que la situation est parfaitement légitime. Au Nouveau-Brunswick, la realpolitik n’est pas conçue en fonction des besoins ou des droits de la minorité, ou du concept des deux peuples fondateurs; le réalisme politique est celui qui traduit l’équilibre des forces politiques, ignorant les grands principes. Il est important que les militants libéraux et conservateurs de souche acadienne se manifestent sans tarder. En adhérant aux déclarations de principe des chefs des deux principaux partis politiques provinciaux, les Acadiens membres de ces partis se trouveront en contradiction avec tous les francophones qui ont pris position sur la question linguistique à l’occasion des audiences du Comité consultatif. Un pareil divorce entre l’engagement politique et l’engagement social est inacceptable."

Cette mise en garde de Michel Bastarache s’avère tout aussi d’actualité aujourd’hui qu’elle l’était à l’époque. Nous pouvons encore constater sur le plan linguistique un divorce entre l’engagement politique et l’engagement social. Quoi qu’il en soit, aucune des recommandations de ces deux rapports ne sera mise en œuvre. Sur le plan linguistique, il faudra attendre encore quelques années avant que des changements significatifs ne s’opèrent.

La décennie 80 qui avait débuté sur une bonne note se termine de manière décevante sur plan linguistique. La réaction des anglophones lors des audiences publiques et la création du parti CoR feront en sorte que les Libéraux et les Conservateurs redoubleront de prudence lorsqu’il est question des langues officielles. Une attitude qui perdure encore aujourd’hui. Les langues officielles sont considérées comme une patate chaude que les partis n’osent pas aborder et s’ils doivent les aborder, ils le feront avec une prudence excessive.

C’est un parti Conservateur épuisé, divisé et ayant perdu toute crédibilité qui fera face à l’électorat en 1987. Cette soirée-là, en tant que président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, on m’avait demandé d’assister à la soirée électorale en direct à Radio-Canada. L’ouragan libéral qui s’abat sur la province laissera peu de place pour des commentaires. Du jamais vu! 58 Libéraux d’élus sur 58 !

Malgré les problèmes de fin de règne, Hatfield aura marqué positivement la vie politique de la province. La communauté acadienne jugera favorablement les différentes mesures qu'il a adoptées afin d'assurer une plus grande équité dans le traitement des deux communautés linguistiques officielles, surtout durant les années 70 et au début des années 80. Hatfield aura poursuivi sur la voie tracée par Robichaud. Il a répondu avec sympathie à plusieurs des requêtes de la communauté acadienne. En dépit de son opportunisme politique évident, il a été un premier ministre compréhensif et généreux envers les Acadiens et les Acadiennes.

On ne peut toutefois passer sous silence la contribution immense de Jean-Maurice Simard dans tous les dossiers portant sur les langues officielles. Je me suis souvent demandé si Hatfield aurait été si réceptif à ces dossier si Simard n’avait pas été là. La communauté acadienne doit une fière chandelle à Simard. Malheureusement, on a trop souvent tendance à oublier les nôtres.

Hafield et Simard partis, la communauté acadienne doit maintenant composer avec un nouvel acteur, Frank McKenna. Celui-ci a su enthousiasmer et captivé de nombreux nationalistes acadiens qui se sont présentés sous la bannière libérale, mais qu’elle est sa position sur les dossiers linguistiques? Voilà, l’objet du prochain texte.

[1]Autre que la note qui suit, vous ne trouverez aucune note de bas de page dans ce texte. Si vous voulez des références vous pouvez me les demander et je me ferai un plaisir de vous les donner ou vous pouvez aller les vérifier dans mes deux livres, Le discours confisqué ou Les droits linguistiques au Nouveau-Brunswick.

[2] Ce qui suit est tiré de l’article écrit par Mathieu Roy-Comeau, « Exclusif : Blaine Higgs n’a pas dit toute la vérité sur son passé », Acadie Nouvelle, 20 avril 2018.

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